Kathoey et « ladyboys » : un fait culturel ancien en Asie
Le mot « ladyboy » est un terme anglais forgé pour les visiteurs étrangers, et beaucoup des personnes qu'il désigne le trouvent réducteur. En Thaïlande, le mot employé est kathoey. Derrière ce vocabulaire se trouve une réalité sociale ancienne, très antérieure au débat occidental sur l'identité de genre, et qui ne se résume ni aux cabarets ni au tourisme.
Les personnes kathoey forment le groupe transgenre le mieux intégré socialement d'Asie du Sud-Est. Les estimations, incertaines faute de recensement, situent leur nombre entre 200 000 et 300 000 en Thaïlande. Cette intégration relative s'explique par une tradition religieuse et culturelle qui reconnaît depuis longtemps plus de deux genres. Elle ne se traduit pas en égalité juridique : le changement de genre à l'état civil reste impossible.
Plus de deux genres dans les textes anciens
L'idée que la transidentité serait une invention moderne, ou une importation occidentale, ne résiste pas à la lecture des sources. Les textes bouddhiques anciens, dont le corpus monastique du Vinaya, distinguent quatre catégories : masculin, féminin, ubhatobyanjanaka, qui présente des caractéristiques des deux, et pandaka, dont le genre ne se conforme ni à l'un ni à l'autre. Ces catégories y figurent comme des états de fait, pris en compte dans les règles de la communauté monastique, et non comme des pathologies.
En Thaïlande, le mot kathoey (กะเทย) est attesté de longue date dans l'aire khmère et thaïe pour désigner une personne qui ne relève pas des catégories masculine ou féminine ordinaires. Le concept était assez établi pour apparaître dans les textes religieux et juridiques anciens.
Le phénomène dépasse la Thaïlande. En Indonésie, les waria, mot-valise formé de wanita, femme, et pria, homme, et les bissu de Sulawesi, prêtres d'un genre non binaire dans la tradition bugis, sont documentés depuis des siècles. La mythologie hindoue, diffusée dans toute la région par les routes commerciales, fournit par ailleurs des figures androgynes ou de genre changeant, d'Ardhanarishvara, mi-Shiva mi-Parvati, à Shikhandi dans le Mahabharata.
Tolérance sociale, inégalité juridique
La réputation thaïlandaise n'est pas usurpée. Les personnes kathoey exercent l'ensemble des métiers, sans interdiction légale explicite, et sont visibles dans la coiffure, la cosmétique, la restauration et le spectacle, mais tout autant dans l'enseignement, la santé et l'administration.
La loi ne suit pas. La Thaïlande ne permet toujours pas de modifier la mention du sexe sur les documents d'identité, y compris après une chirurgie de réassignation. Les conséquences sont concrètes : contrôles d'identité qui obligent à s'expliquer, candidatures à des concours de la fonction publique compliquées, formalités bancaires, hospitalières et douanières où le document contredit l'apparence, et situation matrimoniale incertaine.
Le mariage, lui, a évolué. La loi d'égalité du mariage, adoptée en 2024, est entrée en vigueur en janvier 2025 : la Thaïlande est devenue le premier pays d'Asie du Sud-Est à ouvrir le mariage à tous les couples. La question de l'état civil reste posée et fait l'objet de discussions parlementaires.
| Pays | Terme local | État civil modifiable | Intégration sociale |
|---|---|---|---|
| Thaïlande | Kathoey | Non | Élevée |
| Indonésie | Waria, bissu | Variable selon les régions | Moyenne à faible, en recul |
| Philippines | Bakla | Non | Moyenne, surtout urbaine |
| Myanmar | Acault | Non | Faible, contexte politique |
| Inde | Hijra | Oui, troisième genre reconnu depuis 2014 | Variable |
Ce que le bouddhisme change, et ce qu'il ne change pas
Le bouddhisme theravada, pratiqué par l'immense majorité des Thaïlandais, ne comporte pas de prescription condamnant explicitement l'homosexualité ou la transidentité, à la différence de plusieurs traditions monothéistes. Son éthique repose sur la non-nuisance et sur la responsabilité individuelle au regard du karma.
Une croyance répandue veut que la condition de kathoey résulte d'actes commis dans une vie antérieure, adultère notamment. Il faut la mentionner parce qu'elle circule et qu'elle a joué un rôle dans l'acceptation sociale, en inscrivant la différence dans un cadre religieux familier plutôt qu'en la désignant comme une faute présente. Il faut aussi dire ce qu'elle implique : elle fait de cette identité la conséquence d'une transgression, et nombre de personnes concernées la rejettent aujourd'hui pour cette raison. Tolérer n'est pas reconnaître.
Travail et revenus
L'image du cabaret est celle que le tourisme retient, et elle est très partielle. Les spectacles existent, ils emploient, et ils sont visibles parce qu'ils s'adressent aux visiteurs ; ils ne représentent qu'une fraction minuscule de la réalité professionnelle. La grande majorité des personnes kathoey occupent des emplois ordinaires, dans le commerce, les services et le secteur public.
Les travaux disponibles décrivent néanmoins un désavantage salarial persistant à poste comparable, et une orientation forcée vers certains secteurs. Le mécanisme principal est administratif plus que culturel : un document d'identité qui ne correspond pas à l'apparence pèse à chaque embauche dans le secteur formel, et referme des portes que la loi n'interdit pourtant pas.
Parcours médical
La Thaïlande est l'une des destinations les plus connues au monde pour la chirurgie de réassignation, avec des cliniques spécialisées à Bangkok et Chiang Mai qui reçoivent chaque année des patients venus de l'étranger. Les tarifs y sont nettement inférieurs à ceux pratiqués en Europe ou en Amérique du Nord, pour une expertise chirurgicale reconnue dans les établissements établis.
Le parcours n'est pas standardisé. Il commence généralement par un traitement hormonal, œstrogènes et anti-androgènes, parfois entamé très tôt. Peuvent s'y ajouter des interventions de féminisation du visage, une réduction du cartilage thyroïde ou des implants mammaires. La vaginoplastie, irréversible et lourde, n'est pas une étape obligée : beaucoup de personnes kathoey choisissent de ne pas y recourir, et cela ne change rien à leur identité.
Si vous voyagez en Thaïlande
Ces repères valent pour toute la région, y compris dans les destinations voisines comme l'Indonésie et Bali, où existent d'autres traditions de genre. Pensez aussi à vérifier ce que couvre votre assurance voyage avant de partir, les soins sur place étant à avancer.
Quelques repères simples. Le mot kathoey est celui employé localement ; « ladyboy » sonne, dans la bouche d'un étranger, comme une catégorie de divertissement. Ne photographiez personne sans demander, ce qui vaut ici comme ailleurs mais que la curiosité fait souvent oublier. Dans les cabarets, les photos avec les artistes se paient par un pourboire, c'est l'usage et il fait partie de leur rémunération. Enfin, ne partez pas du principe que l'apparence de quelqu'un vous autorise à poser des questions sur son corps ou son parcours médical : c'est une conversation intime, pas un sujet touristique.